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29,00 €
978-2-918536-00-0
Editions CSD Editions
Disponible
Hauteur : 240 mm
Largeur : 165 mm
:
Dans l'ombre de la conquête de l'empire inca, une petite communauté tente de survivre selon l'ordre ancien. Auki Camac en est le gardien et le guide. Tumbé n'a que sept ans quand sa famille est massacrée et que se révèlent des dons insoupçonnés. Réduit à l'esclavage, envoyé en Espagne, il ne rêve que de vengeance.
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RÉCIT n°1
ou comment les hommes perdirent le Tahuantin suyu7
« La fin du Tahuantin suyu était écrite dans le ciel et les Incas8, mes prédécesseurs, tentèrent de renverser le temps. Leur œuvre les porta au-delà d'eux-mêmes quand ils unifièrent les peuples des Andes et apportèrent la paix. Mais leur fin venait d'un grand bouleversement de l'espace et du temps. Alors, ils virent avec désespoir leur œuvre rendu inutile... »
Extrait du livre des visions de Capac Pachacutec - sans titre.
Digne, impassible, le regard au loin, Huascar10 traversa les rangs des prisonniers qui, affligés de voir leur souverain humilié, se prosternèrent sur son passage alors que les bourreaux poursuivaient leur œuvre de mort. Il assistait impuissant au supplice de son lignage. Atahualpa, son demi-frère, venait d'ordonner la mort des femmes et des enfants, l'anéantissement de son lignage, des Incas et tous ceux qui lui demeuraient fidèles. Le sort des femmes se révélait pire que celui des hommes, emmurées vives, éventrées, pendues par les bras, les pieds, les cheveux, leurs enfants accrochés à elles ou jetés des falaises ou dans les rivières, jusqu'à la mort. Lui vivait toujours, otage de l'usurpateur, trait d'union entre le peuple et Atahualpa. Personne, le sachant vivant, ne tenterait rien contre le nouveau Sapa inca de crainte de mettre sa vie en péril. « Sottise, pensait-il, une fois sa qualité d'otage perdue, son destin rejoindrait celui de ceux qui mouraient sous ses yeux ! Si Auqui Camac pouvait faire preuve d'initiative ! » Il espérait dans son chef de guerre, qu'il ne voyait pas parmi les prisonniers. Cet homme brillant, le meilleur guerrier, espion et chef de guerre de son père, avait quitté sur son ordre le champ de bataille de Quapayan avant le désastre. L'homme était entreprenant et fidèle à la légitimité, avec le charisme nécessaire pour entraîner leurs forces dans son sillage. Assez aussi pour s'emparer du pouvoir s'il le désirait. Mais là, se disait Huascar, face à Atahualpa et s'il n'a pas d'autres solutions, ce n'était pas un mal. Oui, Auqui Camac ne s'avouera pas vaincu tant que lui, Huascar, serait vivant. Malgré l'amertume de ses pensées, l'atrocité du massacre, un vague sourire arqua ses lèvres et se refléta comme une moquerie dans l'éclat de son regard.
- Si tu savais, Atahualpa, que tu périras d'ici peu car tu viens de tuer l'empire, maugréa-t-il entre ses dents.
C'était la dernière révélation des initiés.
Sa mémoire lui restituait cette bataille décisive, il avait compris en voyant tomber Tupac Amaru dès les premières minutes du combat. Son oncle n'avait plus l'âge de la guerre et était venu chercher une mort honorable. Le dignitaire ne se protégea pas du coup mortel qui l'atteignit en pleine tête, offrant à son adversaire une piètre victoire, s'offrant la gloire d'un dernier combat. À cette heure, il espéra que Auki Camac, lui obéissant ainsi qu'au Willac uma, s'éloignait de la capitale. Il en doutait. Il sentait par-devers lui que le dignitaire n'abandonnerait pas l'espoir de l'arracher à son sort et qu'il rôdait sur les lieux du massacre.
- Seigneur Makuri, interrompit un de ses jeunes élèves. Tu nous parles de Auki Camac, qui est-ce ?
Un court sourire éclaira la face ridée du maître. Un court silence passa sur la question et il aimait voir l'attention monter et l'impatience dans les cœurs de ses élèves. De la pure jubilation ! Enfin, il le rompit :
Le seigneur Auki Camac est le père de Capac Pachacutec, mais avant cela, il forgea sa renommée dans la guerre, devint le chef de guerre le plus redouté de Huayna Capac et son espion le plus efficace. Il occupa des charges de gouverneur, d'administrateur et même de Tucuyricuc. Sa légende est une autre histoire qu'un jour, peut-être, je vous raconterai. Mais notre propos n'est pas là et si vous m'interrompez encore, je ne finirai jamais ce récit et... vous ne connaîtrez rien de la vie du prince.
Le seigneur Auki Camac, traqué, échappa à la tuerie grâce aux ordres du Sapa inca et surtout à la vigilance de ses compagnons. Il se réfugia dans la partie souterraine de Cuzco avec quelques partisans fidèles et en bloqua toutes les issues, ne se réservant que les plus éloignées. Il entreprit avec l'aide du Willac uma d'assurer la sécurité de ceux qui le rejoignaient. Le dignitaire se félicita d'avoir éloigné sa famille dès que la guerre se profila. Il accueillit ceux qui, affolés, désorientés, épuisés, grossirent sa troupe. Il intercepta ceux de ses parents qui, voulant secourir le Sapa inca, tomberaient dans un piège mortel. L'heure n'était plus au sacrifice des vies à la tyrannie du bâtard. Chaque nuit de nouveaux rescapés arrivaient, des femmes et des enfants hagards, à demi morts, dont il soignait les plaies ou accompagnait les dernières heures.
Le temps passant, la ténacité de l'ennemi s'effrita autant par lassitude que par écœurement. Les hommes laissèrent fuir les femmes et les enfants, relâchèrent des prisonniers. Auki Camac organisa le départ des derniers survivants et se résolut à fuir la folie meurtrière de son cousin. Debout dans la pénombre qui enveloppait la cité perdue, dominant une fois encore ses toits de chaume doré. Il lui accorda un ultime regard puis tourna les talons au passé. L'avenir ? Il serait ce que les dieux en feraient. Il serait ce qu'il en ferait. Cette prise de conscience brutale de reconnaître qu'il détenait l'avenir, et peut-être le pouvoir, lui fut aussi cruelle que la perte de Huascar. Dans la soudaineté de son mouvement, il percuta un homme.
- Que crains-tu, Auki Camac ? demanda le Willac uma d'un ton calme, presque glacial.
- Rien. Atahualpa a gagné cette bataille, mais pas la guerre... et la guerre qu'il a encore à perdre sera plus terrible que celle-ci, ajouta-t-il après une pause silencieuse. Puis il entraîna l'homme dans son sillage et se fondit dans la nuit glacée.
Regrouper une armée suffisante pour délivrer Huascar représenta une lourde charge et l'unique volonté du guerrier. Le chef de guerre organisa un réseau de communication et suivit au plus près les événements. Huaman, l'ami de toujours, le secondait dans cette tâche ardue de se tenir informé des événements, de réunir une armée décimée et dispersée sans avoir l'assurance de ses alliances. Malgré tout, le réseau tissé par Auki Camac prouvait son efficacité. Cette activité occultait l'arrière-pensée d'une fin imminente et l'amertume de l'échec de cinq générations pour inverser le temps.
Un chasqui14 demanda l'autorisation d'entrer dans sa modeste maison.
- Du seigneur Huaman à toi, seigneur Auki Camac, commença le garçon d'une quinzaine d'années en tombant à genoux dans la poussière. Il portait la tenue à damiers rouges et blancs salie par la course et le temps.
Il tendit un tube contenant un écheveau de quipus et resta les yeux au sol.
- Connais-tu le contenu de ce message ?
- Oui, seigneur.
- Alors rapporte-le-moi. Nous gagnerons du temps.
- Le seigneur Huaman t'informe que Ancohuilca et ses fils, Atoc et les fils de Péchuta, se joignent à toi.
Si la nouvelle surprit le chef de guerre, il n'en laissa rien paraître. Le messager poursuivait :
- Le guerrier Chachapoyas te prévient qu'il vient pour toi et non pour le Sapa inca, il espère que tu remettras de l'ordre dans cette pagaille. Enfin, tous sont prêts à te suivre.
Un court sourire illumina son regard. Dès sa première heure de combat, il avait suscité des attachements parmi d'anciens ennemis qui cohabitèrent au sein d'une petite unité d'élite.
- Ensuite, Huaman te prévient d'une autre menace qui lui semble grave, excellent seigneur. Des hommes étranges ont débarqué de maisons flottantes comme nous n'en avons jamais vu. Ils avancent dans nos terres en tuant, pillant et violant les femmes. Ils font corps avec de grands animaux et sont vêtus de métal. Ils ont des bâtons qui crachent le feu et tonnent comme Inti Illapa.
Le jeune homme n'avait pas à comprendre le message mais simplement à le restituer sans le déformer.
- Nous y voilà, murmura Auki Camac, sans surprise.
Appartenant à la classe des initiés, il avait consacré ces dernières années à l'étude du savoir secret de leur race. Durant cinq années, ils n'œuvrèrent que pour reculer cette fatalité et plus encore pour sauver leur monde et leur peuple. Dès le début de la guerre civile qui opposa les deux frères, il sut que cette lutte pour le pouvoir, qui laisserait victorieux le meilleur, n'était que le prélude à un désastre plus grand. Un désastre annoncé de longue date. Ses doigts coururent sur les cordelettes avec nonchalance, les mots lui venaient aux lèvres, comme à un homme rompu au maniement des quipus. Le messager, à genoux sur le sol, osa un court regard sur le prince, n'osant plus prendre la parole sans y être invité.
- Atahualpa est-il au fait de cette nouvelle ?
- Oui, excellent seigneur, il a dû l'apprendre cette nuit.
D'un mouvement des doigts, Auki Camac congédia l'homme qui se retira sans relever les yeux sur lui. Le front soucieux, Auqui Camac parcourut l'étroite pièce avec le sentiment de se battre contre le vent, contre le temps et contre les dieux. Tâche énorme dans laquelle sa vie perdait toute importance. Le départ du chasqui, outre la nouvelle préoccupante de l'apparition d'étrangers, le pencha un moment sur son passé. Péchuta d'abord, le colosse Kollia16, le premier guerrier auquel il se lia d'une amitié indéfectible, un homme dont l'apparence fascinait hommes et femmes. Il entendait encore sa voix tonnante, alors qu'il contestait l'autorité de son supérieur. Ce jour-là, le guerrier rassembla autour de lui, pour la gloire du Tahuantin suyu, les guerriers kollia. L'homme qui le protégeait toujours dans une bataille lorsqu'il s'enfonçait trop dans les lignes ennemies. Ils avaient vaincu ensemble et leurs vies s'étaient jointes jusqu'à l'ultime combat de l'homme. Auki Camac éleva les plus jeunes de ses enfants selon la promesse faite à un mourant. Ancohuilca, le guerrier du peuple des nuages, qui l'impressionna un soir alors que, sous sa peau d'espion, il mesurait le degré de fidélité des Chachapoyas au bord de la rébellion. L'homme lui plut et il n'eut de cesse de se l'attacher et à travers lui au Tahuantin suyu. Bouillant, ardent, le jeune guerrier n'hésita pas à le défier avant de rompre enfin, subjugué par sa patience et la douceur qu'il mettait à toute chose en dehors de la guerre. Il revoyait le regard brillant d'orgueil quand, mourant, Péchuta lui confia sa vie. Atoc, l'archer antis, le plus discret, mais dont les flèches meurtrières d'une redoutable efficacité clouaient toute personne mettant en danger la vie de ses compagnons. Plutôt taciturne, il n'avait de goût que pour la guerre, plus que ses compagnons, il ne vivait que pour se battre, quelle qu'en soit la cause. Combien de fois entendit-il siffler à ses oreilles la flèche à l'empennage rouge et noir, transperçant un guerrier juste devant lui ? Huaman, enfin, Inca comme lui, celui dont le premier combat se révélait fatal sans la présence d'esprit du prince. Après les heures passées côte à côte, une fois les régions du Nord pacifiées, chacun occupa d'autres fonctions, leurs rencontres ne furent plus qu'occasionnelles, pris l'un et l'autre par leurs fonctions respectives, mais l'amitié résista au temps. Auki Camac secoua sa nostalgie. Le temps n'était pas aux regrets mais à l'action.
Son premier ordre fut de surveiller l'avance des étrangers et la réaction d'Atahualpa. Ces étrangers menaçaient, plus que la guerre fratricide, leur empire et leur race. Très vite, il désapprouva l'attente du nouveau Sapa inca, il n'espérait pas la réunion des deux factions ennemies face à un adversaire commun. Pourtant, il jugeait préférable une alliance pour chasser l'étranger, le vaincre et le rejeter à la mer. Ensuite, il réglerait le différend entre les deux frères, choisirait le meilleur des deux. Le dignitaire, une fois la victoire acquise par l'un ou l'autre des antagonistes, savait que le Tahuantin suyu reprendrait son essor sous la direction incontestée du souverain. Si bon politique fût-il, Atahualpa sous-estimait la menace étrangère. Son imprudence, son obstination à les laisser pénétrer plus avant dans le pays relevaient de l'erreur stratégique fatale. Pourtant, sans ordres, il était impuissant. De plus, il ne bénéficiait pas de sa faveur, il appartenait à cette catégorie d'hommes qu'il abattrait pour poursuivre sa route vers le pouvoir. Le désir de chasser les intrus le démangeait, mais celui de délivrer Huascar primait sur ses autres préoccupations et devint sa priorité. Il se contenta de tirer parti d'une situation délicate, ne négligea rien et profita du désordre pour regrouper ceux qui le rejoignaient encore.
Vêtu d'une courte tunique aux dessins simples, il quitta les bains modestes du village accueillant leur reliquat d'armée. D'un geste inconscient, il rejeta en arrière sa chevelure encore ruisselante et avança d'un pas vif et l'esprit plongé dans ses ruminations stratégiques, tout en ceignant son front de sa fronde et en nouant les cordons. Il devait agir, et agir vite ! Mais il se sentait bloqué là, sans liberté d'action. Il s'interrogeait sur une initiative plus radicale consistant à faire fi des deux souverains potentiels, et à s'autoproclamer Sapa inca pour sauver son pays. Il contourna l'enclos du corpahuasi17 investi après le désastre de Quapayan et entra dans la cour. Un groupe d'hommes y discutait et le chef de guerre n'en pressa pas le pas pour autant. L'action, enfin ! Quand l'un d'entre eux se détourna, il reconnut Huaman puis, les autres l'imitant dans son mouvement, il envisagea tour à tour Atoc, Ancohuilca, Péchuta fils. Pour la première fois depuis des mois, il étendit un large sourire sur ses lèvres.
- Je commençais à douter de votre venue, constata-t-il en se dirigeant vers Huaman.
Un temps d'hésitation marqua leurs retrouvailles, puis une franche embrassade les réunit pour la première fois depuis de longs mois. Enfin, ils se séparèrent.
- Je désespérais de te revoir un jour. Comme tu le vois, nous avons décidé d'arriver tous en même temps. Je suppose que tu doutais de l'arrivée de certains.
- Je l'aurais compris, Huaman, et notamment que Ancohuilca rejoigne les rangs d'Atahualpa, après tout, c'est un homme des régions du Nord.
- Je n'aime pas Atahualpa, c'est un homme cruel. Hélas, je pense que mon peuple profitera de l'arrivée de ces étrangers pour quitter ses rangs et tu as raison, je pourrais me battre contre ton empire. Ce n'est pas l'empire que je choisis de servir, mais toi. Et c'est toujours toi que j'ai servi. Je me souviens de l'homme qui me donna un rêve, celui de voir ma nation forte et libre.
Auki Camac braqua son regard sur celui du guerrier. Le même souvenir traversait leurs mémoires. Une clairière et une nuit où, en mission d'espionnage, le prince n'avait rien moins préconisé l'union des peuples du Nord contre l'hégémonie inca. Son intention était de connaître tous les chefs de la rébellion. Le rêve s'alluma dans le regard de ce jeune guerrier qu'il n'eut de cesse de s'attacher.
Christine Sondon Debreux est née à Dijon en 1955, passionnée de civilisations sud-américaine et mezoaméricaine, elle se partage entre ses fonctions de cadre hospitalier et l'écriture. Titulaire d'un master 2 métiers du livre, elle vient de créer sa maison d'édition. Auteur d'ouvrages essentiellement situés en Amérique latine, Christine Sondon Debreux consacre une saga aux Incas.
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