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978-2-918536-01-7
Editions CSD Editions
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Capac Pachacutec a enfin trouvé la montagne bleue de ses visions et y installe sa communauté. L'espoir renaît avec la sécurité. La construction d'une vile souterraine secoue cependant cette tranquillité. L'idée de vivre à l'ombre d'une grotte jette le trouble dans les coeurs et sème un vent de révolte. La vie s'organise au quotidien et se glisse dans le moule du passé.
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RÉCIT n° 1
ou la trahison
« Je me suis longtemps interrogé sur le poids du mythe dans les choix de Capac Pachacutec1. J'étais de ces rares initiés, ceux qui d'une certaine manière dirigèrent sa conscience vers un destin qu'il ne s'était pas choisi. Qui peut dire que nos espérances n'ont pas créé cet homme et influé sur son destin premier et cela dès sa naissance ? »
Réflexion de Tonopa.
Le camp s'était endormi paisiblement après une longue journée de travail, sous la garde des sentinelles postées selon le désir de Capac Pachacutec. Les rapports des avant-postes montraient que la région était tranquille et qu'aucune invasion espagnole n'était à redouter. Alors, chacun prenait son repos sans souci du lendemain. Tonopa effectua une dernière ronde, comme il en avait pris l'habitude depuis que le Sapa inca2 lui enjoignit d'acheminer les trésors de leur temple vers leur nouveau refuge, avant de retourner à sa modeste maison. Personne ne s'inquiétait de ses sorties nocturnes, dans les attributions du Willac uma3 se trouvait celle de lire le ciel. Jusque-là, sa mission se déroulait sans heurt dans un grand secret et il avait remis l'avant-dernier chargement à Mayta. Il ne restait que des pièces insignifiantes. Si ses calculs étaient justes, Capac Pachacutec ou Anasis seraient de retour d'ici deux ou trois jours. Il soupira d'aise, satisfait, s'accordant un moment de détente après des nuits passées à trier des objets d'or et d'argent, à les emballer de telle sorte que leur frottement n'occasionne aucun bruit, à charger les lamas que Mayta venait chercher avant le lever du soleil. Il prendrait un peu de repos avant l'aube, son office requerrait sa présence ensuite. Il parcourut la distance qui le séparait de sa maison en redressant ses épaules douloureuses dans un dernier réflexe de courage et franchit la tenture qui en masquait l'entrée.
Lentement, il s'assit sur un tabouret bas recouvert d'une fourrure. Depuis que le souverain lui avait révélé qu'il avait trouvé le site de leur future installation, il réfléchissait à toutes les implications et ne trouvait guère de sommeil. Capac Pachacutec ne lui dévoilait pas tout de ses visions et taisait ce qu'il s'était passé lors de sa dernière expérience. Les questions parcouraient les rangs des guerriers dont la patience s'émoussait. Le Willac uma comprenait que le Sapa inca ne tenterait aucune reconquête. Ce choix était implicite dans ceux qui entouraient leur nouvelle position territoriale. Que lui disaient ses visions ? Quel avenir pour eux ? Ses convictions s'ancrèrent petit à petit dans cette perspective que Capac Pachacutec choisirait la sécurité dans une disparition judicieuse plutôt qu'une guerre incertaine.
Tandis que Tonopa se penchait sur leur avenir et leur devenir, une ombre se glissa jusqu'au centre du camp. Non sans difficulté, elle avait débordé les sentinelles et, avec fierté, pénétrait à l'intérieur d'un cercle bien gardé. Anasis ne serait pas heureux d'être pris en défaut ! L'homme retint un gloussement jubilatoire qu'il transforma en un sourire réjoui. Un jour, il avait été l'une de meilleures sentinelles de Capac Pachacutec. Il connaissait toutes les astuces pour échapper à la vigilance des hommes. Ce constat effectué, il balaya d'un regard circulaire les lieux. La nuit se voilait de quelques nuages, détourant les maisons modestes et les deux tentes, masses juste un peu plus sombres que le ciel. Il écouta les bruits autour de lui, même les animaux se taisaient à cette heure propice au repos. L'homme glissa sur quelques pas et atteignit l'habitation abritant la famille du souverain.
Une main se posa sur son bras. Son regard se promena une fois encore sur le camp et se tourna vers celui qui l'abordait. La forme l'entraîna plus loin, dans un lieu isolé d'où personne ne pouvait les voir ou les entendre.
- Alors ? souffla à mi-voix, indubitablement féminine.
Cari considéra un court moment la physionomie de Llira, debout près de lui. Une moue de dégoût souleva sa lèvre, ce qu'elle ne saisit pas dans la profondeur de l'obscurité. Il n'admettait pas l'opiniâtreté qu'elle mettait à trahir son époux, sans songer à celle qu'il mettait à trahir son souverain. Il ne trouvait pas de motif à un tel ressentiment. Alors que lui...
- Vais-je devoir attendre encore longtemps ? Cari, c'est bien ton nom ?
- Non, tu ne vas plus attendre et oui, c'est mon nom. Pourquoi poser une question dont tu connais la réponse ?
- Ne perdons pas de temps. Si une de mes servantes s'aperçoit de mon absence, elle ne tardera pas à donner l'alerte. Alors le temps nous est compté.
- Certes, et à plus d'un titre, s'impatienta le guerrier, quand ton époux rentre-t-il ? demanda-t-il de but en blanc.
- Est-ce que je le sais ! Il ne me dit rien ! cracha-t-elle la bouche pleine de fiel, mais d'un ton assourdi de crainte d'alerter les sentinelles et les femmes de sa maison. Je n'ai même pas vu mes fils avant leur départ ! Et il n'est pas revenu depuis qu'il a emmené mes fils !
- La belle affaire, grommela Cari sans qu'elle l'entende avec une oscillation latérale de la tête significative, tant il était sûr qu'elle s'en moquait. Il est nécessaire que tu le saches, si tu veux que Capac Pachacutec disparaisse. N'est-ce pas ton souhait ?
- Non, enfin si, c'est surtout lui qui veut que je disparaisse ! Rappelles-toi ! Tu inverse les rôles.
Puis elle se ravisa et reprit d'une voix assourdie par la haine. Il était inutile de passer pour une femme soumise alors que son caractère la poussait vers d'autres excès.
- Oui, je le veux ! Mais je ne sais pas quand il revient. Tu sais qu'il m'ignore ! Je n'existe plus pour lui. Alors comment veux-tu qu'il m'informe de son départ ou de son arrivée. Tonopa le sait peut-être, je n'en suis pas sûre. Il met tant de secret dans cette affaire.
- Il faut le savoir, sinon tout notre plan s'écroule.
- Comment le pourrais-je ? Et toi ? Es-tu seul ? interrogea-elle, détournant le cours de l'entretien.
- Ce soir, oui. Je suis avec une expédition qui apprécierait de trouver ton époux. Parce qu'ils en ont assez de voir leurs troupes massacrées et la rébellion leur tenir tête, bien que les choses se soient calmées ces derniers mois.
- Mon époux a d'autres préoccupations en ce moment.
- C'est pourquoi nous devons agir maintenant, avant que nous ne puissions plus l'atteindre. Lui vivant, il nous cherchera.
- Je l'ai compris la dernière fois que tu as prononcé ces mots, rétorqua-t-il excédée.
- Comment vas-tu faire ? s'enquit-elle avec une lueur d'espoir dans la noirceur de ses prunelles.
- Nous attaquerons ce camp d'ici quelques jours (il se garda bien d'être plus précis). Vraiment, il serait bien qu'il soit là, insista-t-il. Tu comprends que lui vivant...
- Je sais ! s'impatienta-t-elle. Et pour moi ? Que vas-tu faire ?
- Je n'ai qu'une parole, j'ai promis de t'emmener, je le ferais...
Cari traîna sur la fin du mot sans que Llira le remarquât. Elle poursuivait son rêve de vie dorée, sans entendre l'hésitation de son complice. Avec une délectation et un espoir nouveau elle minauda :
- Où m'emmèneras-tu ?
- À Lima4, évidemment, ensuite ce sera à toi de te débrouiller. Est-ce Anasis qui dirige le camp ?
- Non, Tonopa.
- Bien, celui-là n'est pas un guerrier, il fera confiance aux avant-postes. Essaye de te souvenir de quelque chose, Llira, quelque chose qui pourrait nous aider.
Penchant le front elle se concentra sur les derniers événements. Les hommes finissaient de rentrer les récoltes et abandonnaient les cultures, les femmes préparaient leur exode et ne se consacraient plus aux tissages. Des guerriers revenaient au camp depuis les avant-postes les plus éloignés, preuve que le départ approchait. Jamais Capac Pachacutec n'aurait privé son camp de protection sans une bonne raison. Llira en déduisit que son retour était imminent. La vie se paralysait au fil du temps, le campement apparaissait comme un grand corps au repos. Bientôt, personne ne vivrait plus ici. Sinon, et Cari avait sans doute raison, une petite garnison autonome.
- Es-tu passé par les avant-postes ? s'informa-t-elle.
- Au contraire, je les ai évités. Je ne suis pas idiot.
- Les guerriers reviennent et je suis sûre que d'ici trois ou quatre jours tout le monde sera de retour. N'est-ce pas la preuve que Capac Pachacutec arrive ?
- Je vérifierai cette information. Elle est importante. Si le camp n'est plus protégé...
Il laissa sa phrase en suspend. Un éclair traversa son regard. Vraiment, les choses ne se présentaient pas si mal. Jamais, en temps normal Capac Pachacutec n'aurait levé la sécurité s'il n'abandonnait pas le site dans les jours à venir. Il tenait sa vengeance. Il attendait depuis de trop nombreuses années pour ne pas en savourer tous les sucs. Llira poursuivait :
- Je crois que mon époux à l'intention de laisser quelques familles ici, du moins pour quelque temps. Il désire conserver les cultures et se servir de ce lieu comme garnison avancée. À moins qu'il n'ait changé d'avis, ce qui est possible. Ne serait-il pas judicieux de trouver son nouveau camp ? Ainsi tu aurais toutes les chances d'écraser une éventuelle rébellion, cela peut être utile à ton avenir, non ? Et vous prendrez tout le monde.
- Pour cela il faudrait une armée plus nombreuse. Nous ne vaincrons pas les troupes du Sapa inca. Leur entraînement en fait de redoutables guerriers et dans cette région la nature ne nous serait pas favorable. Si Capac Pachacutec est pris, personne ne relèvera la tête et le corps tombera, comme ce fut le cas lors de la prise d'Atahualpa.
- Anasis et Tonopa qu'en fais-tu ?
- Nous les éliminerons tous les deux. Allons qui pourra diriger ce peuple sans ton époux et ses deux dignitaires ? Tes fils sont bien trop jeunes et je ne vois personne capable de relever ce défi.
Llira sentit dans la voix de l'homme une jubilation inattendue. Ses attentes, si différentes de celle de Cari, se moquaient d'un massacre en règle. Elle quitterait ce campement maudit, cette vie médiocre et elle voguerait vers une vie luxueuse, pleines de fêtes et de richesses. Son ambition était de fuir ce monde fait de promesse d'un avenir meilleur, de privations, de travail sans fin. Elle se moquait de savoir si Capac Pachacutec mourrait ou non, si un autre relèverait le front. Quant à ses fils ! Elle était assurée de ne plus les revoir. Il les avait emmenés, les soustrayant à son autorité et son coeur s'en moquait.
- Raconte-moi encore Lima, supplia-t-elle dans un chuchotement de contentement.
- Llira, ce n'est pas le moment ! s'impatienta Cari. Tu verras par toi-même d'ici quelques semaines. Les trésors ? poursuivit-il décidé à couper court à toute protestation.
- Je n'ai rien remarqué de ce côté, Capac Pachacutec ne s'est pas encombré lors de ses derniers voyages. C'est ma seule certitude.
- As-tu pu les voir ?
- Bien sûr que non ! Comment le pourrais-je ? L'endroit est trop bien gardé.
- Bon, laissons, conclut-il en se frottant les mains.
Après tout, outre se venger de Capac Pachacutec, sa vengeance ne voyait aucun scrupule à assouvir sa cupidité. Sa richesse assurée, il s'ingénierait à se creuser une place dans la nouvelle société. Il n'était pas regardant et n'hésitait pas depuis plusieurs mois à se rapprocher des plus éminents dirigeants. Juan appartenait à cette catégorie d'hommes, même si l'envie de le dénoncer le titillait toujours, il y renonçait par intérêt. À son retour,, il serait bien temps d'agir. Cet assaut et l'or qu'il lui procurerait serait une garantie de sa bonne foi. Un soupir d'aise souleva sa poitrine. Juan se méfierait peut-être, mais là non plus, il n'hésiterait pas à éliminer un adversaire potentiel. Quant à Llira...
- Dans peu de jours tu seras libre, acheva-t-il avec un sourire de mauvais augure que l'ombre lui masqua.
Il oubliait de préciser de quelle liberté et il prévint d'un ton fort bas.
- Ne t'étonne pas si j'apparais avec un chargement de vivres, comme je le fais d'habitude.
- Pourquoi ? s'étonna-t-elle en cherchant son visage dans l'ombre.
- Je me rendrais mieux compte de ce qu'il se passe, il est nécessaire de tout prévoir. Si nous échouons, personne ne pourra m'accuser de vouloir trahir Capac Pachacutec. C'est aussi une protection pour toi.
Llira n'objecta rien. Le temps qu'elle réagisse, Cari avait disparu.
Midi se levait sur la montagne, le camp vaquait à ses occupations, passant de l'activité à l'abandon. Dans quelques jours, il n'y régnerait que le silence et le vent. Tonopa surveillait les derniers chargements de leurs trésors. Secrètement, il employait ces dernières heures à éloigner de toute convoitise les précieux objets, vestiges de leur passé. Sous la garde d'hommes d'une sûreté éprouvée, ils prenaient le chemin du nouveau campement. En cela, il obéissait aux ordres du Sapa inca. Mayta se mit en selle, jeta un dernier regard à ce qui l'entourait, salua le Willac uma d'une courte inclinaison de la tête avant d'ordonner le départ. Cette fois, il ne reviendrait pas et ce qu'il restait d'or et d'argent serait acheminé par le dernier convoi. Tonopa fut soulagé en voyant les derniers lamas disparaître au détour de la vallée. Il ne restait que des choses insignifiantes mais capables d'attirer la convoitise. Il retourna à sa modeste maison, Capac Pachacutec arriverait à la tombée de la nuit selon les informations transmises par un chasqui5. Bientôt leur communauté serait hors de portée des Espagnols et ce serait la fin de l'insécurité. Rassuré, face à un avenir moins sombre et plein des promesses du futur, il sentit son coeur se soulever d'un espoir nouveau. Un futur radieux comme l'annonçait le souverain.
Il atteignait la place centrale quand un homme la traversa en courant et trébuchant, il partit la tête en avant pour se rétablir in extremis avant de s'effondrer à ses pieds. À bout de souffle, il prit une longue goulée d'air, expira pour calmer les battements désordonnés de son coeur et haleta dans cette respiration :
- Une troupe... une troupe en... nemie... Les Es... pagnols arrivent !
Le sang du Willac uma se figea dans ses veines, son coeur peina à pomper un fluide épaissi qui se retirait de son visage et refluait dans une part inconnue de son corps lui glaçant soudain l'estomac. Livide, il portait son regard dans la direction indiquée par le guerrier haletant, le front enfoui dans la poussière. Il ferma les yeux avec fatalité, il ne connaîtrait pas cet avenir meilleur. Les avant-postes dégarnis de leurs troupes ne tiendraient pas devant l'avance d'une expédition déterminée. N'avaient-ils pas eu tort d'affaiblir la surveillance ?
Christine Sondon Debreux est née à Dijon en 1955, passionnée de civilisations sud-américaine et mezoaméricaine, elle se partage entre ses fonctions de cadre hospitalier et l'écriture. Titulaire d'un master 2 métiers du livre, elle vient de créer sa maison d'édition. Auteur d'ouvrages essentiellement situés en Amérique latine, Christine Sondon Debreux consacre une saga aux Incas.
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